L’avenir compromis du TRM français en Europe
Concurrence déloyale et dumping social, cabotage des entreprises étrangères sur le territoire français, charges sociales et fiscalité très élevées, réglementations contraignantes : les raisons de la baisse constante du nombre de chauffeurs routiers français depuis dix ans sont multiples. Le point sur les menaces qui pèsent sur l’avenir du TRM français en Europe.
Mory-Ducros, victime de la guerre des prix en Europe
Des salaires et des temps de travail très différents
L’harmonisation sociale contre la concurrence déloyale
Des chauffeurs routiers étrangers bientôt payés au Smic français ?
Restreindre le cabotage au niveau européen
Un régime européen spécifique pour les routiers à l’international
Le pavillon français en érosion constante
« La crise a frappé de plein fouet le secteur du transport routier de marchandises. » Marianne Thyssen (commissaire européenne pour l’emploi, les affaires sociales, les compétences et la mobilité des travailleurs) en a fait l’amer constat le 23 février 2015. Sollicitée par la France, la Commission européenne venait de proposer 6 millions d’euros au titre du Fonds européen d’ajustement à la mondialisation (FEM), sur un projet estimé à 10 millions d’euros sur deux ans, pour aider les 2.513 salariés licenciés de l’entreprise Mory-Ducros à retrouver un emploi. Une proposition qui sera prochainement soumise à l’approbation du Parlement européen et du Conseil des ministres de l’Union européenne (UE).
Mory-Ducros, victime de la guerre des prix en Europe
Suite à la crise financière et économique mondiale, le TRM des véhicules de plus de 3,5 tonnes a diminué de 13,7% dans l’UE et de 21% en France entre 2007 et 2012. Cette réduction des volumes a entraîné une guerre des prix dans le secteur, à laquelle s’est ajoutée une augmentation des coûts (carburant, salaires et matériaux), conduisant à une détérioration constante des marges d’exploitation et à la faillite de certaines entreprises, notamment en France, comme Mory-Ducros.
Des salaires et des temps de travail très différents
Compte tenu d’une réglementation française contraignante, les chauffeurs français ne réalisent également en moyenne que 1.600 heures de conduite par an, beaucoup moins que leurs homologues européens (1.890 heures en l’Allemagne de l’Ouest par exemple), renchérissant d’autant le coût unitaire d’une heure de conduite. Pour une entreprise française, une heure de conduite revient ainsi 30% plus cher que pour une entreprise d’Allemagne de l’Ouest, 52% plus cher que pour une entreprise espagnole, et plus de deux fois plus cher que pour une entreprise polonaise.
L’harmonisation sociale contre la concurrence déloyale
Le 26 février 2015, des représentants de la FNTR (Fédération nationale des transports routiers) et de la Conftrasporto (Fédération italienne des transports routiers) ont été reçus par le cabinet de Marianne Thyssen.
« Nous ne sommes pas opposés à la création d’un marché unique du transport en Europe »
Pour lutter contre une concurrence qu’elles estiment déloyale, les fédérations ont demandé une harmonisation des règles sociales en vigueur dans les différents pays membres de l’UE, ainsi que la création d’un registre européen des transporteurs routiers, pour pouvoir en contrôler l’application.
« Nous ne sommes pas opposés à la création d’un marché unique du transport en Europe, à condition que ce processus soit accompagné par une convergence progressive des coûts, de la taxation et de la législation sociale dans les Etats membres de l’UE », a résumé Florence Berthelot, déléguée générale adjointe de la FNTR.
Des chauffeurs routiers étrangers bientôt payés au Smic français ?
Le cabotage, qui consiste à quitter un pays avec un véhicule et à charger puis décharger, à plusieurs reprises, dans un autre pays, avec retour obligatoire au pays d'origine, est autorisé dans l’UE. Les transporteurs français se retrouvent ainsi en compétition avec des sociétés étrangères, même pour des transports intérieurs au territoire français. Pour lutter contre ce dumping social venu de l’étranger, mais également entretenu par les transporteurs français disposant de filiales ou de sous-traitants dans les pays d’Europe de l’Est, l’Assemblée nationale française a adopté le 14 février 2015, un amendement au projet de loi Macron. Ce texte prévoit que les chauffeurs routiers étrangers travaillant en France devront être payés au moins au Smic français.
Restreindre le cabotage au niveau européen
Aujourd’hui, la pratique du cabotage permet à un transporteur étranger de réaliser 3 opérations de chargement et déchargement sur le sol français, dans une limite de 7 jours, en s’affranchissant des règles sociales en vigueur en France. Une pratique également permise dans le cadre d’un transit de retour, dans la limite d’une seule opération. Pour lutter contre cette distorsion de concurrence, les fédérations françaises FNTR, TLF et Unostra avaient déjà réclamé, dans un communiqué conjoint diffusé 10 jours avant le vote de l’amendement à la loi Macron, des restrictions du cabotage au niveau européen, en durée et en nombre d’opérations.
Un régime européen spécifique pour les routiers à l’international
« En termes de règlementation sociale, le transport routier de marchandises a été considéré jusqu’à présent comme n’importe quel autre secteur au lieu d’être considéré, en raison de sa mobilité, comme un secteur spécifique. Les conducteurs de poids lourds sont les seuls travailleurs à traverser en une seule journée le territoire de plusieurs États membres », constate Pasquale Russo, secrétaire générale de Conftrasporto.
« Les conducteurs de PL sont les seuls travailleurs à traverser en une seule journée plusieurs États membres »
C’est pourquoi les fédérations italienne et française demandent la création d’un régime européen spécifique pour les « travailleurs hautement mobiles » (conducteurs à l’international), ainsi que l’introduction de dérogations au règlement 883/2004 (coordination des règles de sécurité sociale) qui permettraient, en cas de détachement, le paiement des charges sociales du conducteur dans le pays d’accueil. Rejoignant la position du gouvernement français, elles souhaitent également promouvoir le projet de création d’une Agence européenne du transport routier, pour contrôler l’application et l’interprétation des règles européennes par les États membres.
Le pavillon français en érosion constante
Après un mouvement de reprise en 2011, le chiffre d’affaires du TRM français a ralenti en 2012, 2013 et 2014. Au regard des enquêtes de conjoncture, il devrait encore baisser au cours du premier semestre 2015, selon le cabinet d’études économiques et de conseil Asterès.
D’autres raisons que le coût du travail peuvent expliquer le manque de compétitivité des transporteurs français, comme la différence de TIPP (Taxe intérieure sur les produits pétroliers) entre la France et ses voisins : le gazole étant plus cher de 8% en France, le pavillon français aurait perdu plus du tiers de ses parts de marché à l’international à cause de cette différence de taxation, selon la FNTR.
Le TRM français en chiffres
- 37.200 entreprises (dont 97% de moins de 50 salariés).
- 420.000 personnes employées. 300.000 véhicules mobilisés.
- 44 milliards d’euros de chiffre d’affaires HT par an. 8 milliards d’euros de taxes et charges sociales versées par an.
- 1,6 milliards d’euros d’investissements par an.
- 80% de la valeur ajoutée des entreprises de TRM consacrée à la fiscalité et au social.
- 78% des volumes transportés sur moins de 150 km.
- 6,3% de la circulation routière.
Source : FNTR.
Le cabotage étranger en France
En 2012, la France était le pays le plus « caboté » de l’Union européenne, après la Belgique et l’Autriche. Parallèlement, son pavillon est très peu présent sur les marchés intérieurs des autres pays européens, à cause de son manque de compétitivité. Les pavillons qui cabotent le plus en France sont la Pologne, l’Espagne, le Luxembourg, la Belgique, l’Allemagne et le Portugal.
Cabotée par les pays d’Europe de l’Est, l’Allemagne recherche des opportunités de développement en France, où ses entreprises profitent d’un avantage compétitif en termes de coût. Dans les pays d’Europe du Sud, le coût unitaire de la main d’œuvre s’est contracté depuis la crise économique et financière de 2008, augmentant la compétitivité de leurs entreprises par rapport à celles de la France.
Sources des graphiques : SOeS et CNR
L’avenir compromis du TRM français en Europe
Concurrence déloyale et dumping social, cabotage des entreprises étrangères sur le territoire français, charges sociales et fiscalité très élevées, réglementations contraignantes : les raisons de la baisse constante du nombre de chauffeurs routiers français depuis dix ans sont multiples. Le point sur les menaces qui pèsent sur l’avenir du TRM français en Europe.
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