Interview

Huguette, routière et co-fondatrice de l'association "la route au féminin"

06/03/2020 16:35:40
ECI - Mise à jour : le 06/03/2020 16:35 - Par
Interview

Routière de 1978 à 2018, Huguette a co-fondé avec son amie Annie l'association "la route au féminin", qui organise chaque année un repas où toutes les routières de France peuvent se retrouver.

Huguette, routière et co-fondatrice de l'association

Racontez-nous ce qui vous a amenée à devenir conductrice de poids lourds.

J’ai découvert ce métier par hasard. Mes parents voulaient que je devienne professeur d’anglais, mais ça ne me convenait pas. Je suis donc allée à l’ANPE à 22 ans, et j’ai pris le premier stage qui se présentait : "conducteur de poids lourd" ! Et pourquoi pas ? L’idée m’a plu !

Trouver un centre de formation n’a pas été facile. On n’y acceptait pas plus de 2 femmes par an. Ma candidature a fini par être retenue, mais j’avais droit à un traitement particulier : contrairement aux autres élèves je n’étais pas logée sur place car les responsables estimaient qu’une pensionnaire féminine risquait de "mettre le bazar".

J’ai appris à conduire avec un Berliet. Il n’y avait pas de direction assistée à l’époque, je devais mettre un pied sur le tableau de bord pour prendre certains virages, et j’en garde un très bon souvenir. J’ai obtenu les félicitations à l’obtention de mon permis super poids lourd !

Une fois mon permis en poche, j’ai dû passer 8 jours d’enfer avant de trouver du travail.  Les entreprises ne voulaient pas d’une femme au volant et j’ai entendu beaucoup de remarques désobligeantes. J’ai même entendu dire après mon passage "je ne l’ai pas pris parce que c’était une nana", ce qui a le mérite d’être clair.

Pour finir, j’ai été embauchée en partie à des fins publicitaires : en effet j’étais la seule routière de Grenoble. En me voyant au volant, les piétons restaient en arrêt sur les trottoirs, les automobilistes ne redémarraient pas au feu… et ils retenaient le nom de l’entreprise !

Ce métier vous a-t-il séduite ?

Oui ! Il m’a permis de me dépasser, aussi bien dans le regard des autres que par rapport à ce que je pensais de moi-même. J’ai dû affronter les éléments, conduire dans la tempête, sur des routes non goudronnées et enneigées… Parfois en hiver, nous devions tous arrêter nos camions en haut des côtes en file indienne, puis nous élancer l’un après l’autre pour gérer la pente.

Quand je suis au volant d’un camion, j’ai l’impression de faire partie de ce camion. Je le sens jusqu’au bout des pneus !

Parlez-nous de vos trajets à l’étranger…

J’ai conduit jusqu’en Grèce. Mon plus grand trajet a été Grenoble-Spartes, en transitant par la Yougoslavie et la Bulgarie. Mais j’ai surtout beaucoup conduit en Allemagne et en Italie.

En Allemagne, les routiers sont, à mon avis, mieux respectés qu’en France. Ainsi il est obligatoire de faciliter le passage des poids lourds, et de se déporter pour les laisser s’insérer sur l’autoroute. Il faut dire que les autoroutes sont très chargées. On se croirait à une période de départs en vacances, quel que soit le jour.

En Italie, il faut savoir s’imposer. Les panneaux de signalisation font office de décoration urbaine ! On peut dire qu’ils sont rarement respectés. D’ailleurs J’ai l’impression que là-bas la route est perçue comme un jeu. En cas de problème de circulation, c’est le plus gros qui gagne et qui passe.

Malgré tout, une chose reste commune à l’ensemble des pays : tous les routiers ont une faculté de "divination" qui permet d’éviter bon nombre d’accidents. Nous sommes capables d’anticiper ce que les autres conducteurs s’apprêtent à faire, ce qui nous permet de réagir en conséquence. Par exemple, nous pouvons "sentir" si la voiture que nous apercevons va nous couper la route ou non, et si par conséquent il nous faut ralentir ou nous serrer sur le côté. Notre instinct nous aide à faire au mieux, quelle que soit notre nationalité.

Y avait-il beaucoup de femmes parmi vos collègues ?

En 1978, alors que je commençais à conduire, nous étions entre 20 et 30 routières en France, soit moins d’une femme par département. Mais ce nombre a progressivement augmenté.

En 1993, l’une d’entre nous, Annie, a eu l’idée d’organiser un repas pour nous rassembler. J’y ai participé avec grand plaisir. Comme nous travaillions dans la solitude, rencontrer d’autres routières m’a fait beaucoup de bien : les amitiés féminines me manquaient.
Ce repas a été un tel succès qu’Annie et moi avons décidé de fonder une association afin de pouvoir recommencer chaque année dans une ville différente.  Nous avons ainsi créé "la route au féminin" et cette association existe toujours. Nous étions 13 routières au premier repas et cette année, nous serons entre 60 et 70 !

Avez-vous constaté une évolution des mentalités ? Un regard différent sur les femmes routières ?

Les remarques que l’on entend aujourd’hui sont moins directes que celles d’il y a 40 ans, mais nos capacités à faire ce travail sont toujours remises en cause. Nous rencontrons encore du mépris et de la condescendance. C’est particulièrement évident sur les réseaux sociaux où je lis souvent des commentaires comme par exemple "normal que les entreprises de transport embauchent des femmes puisqu’elles sont moins payées". Les gens assènent des affirmations mais ne savent pas de quoi ils parlent. Une convention collective existe, laquelle stipule que nous devons être payées comme les hommes, et de plus nous conduisons "comme les hommes", tout simplement parce qu’il s’agit en réalité d’un métier unisexe !

Que diriez-vous aujourd’hui à une jeune femme souhaitant se lancer dans le métier ?

Plus on est, mieux c’est !

Je pense qu’il est important de comprendre que les métiers n’ont pas de genre, et que tout est possible. Vous pouvez devenir routière sans renier votre féminité pour autant. Nous restons des femmes, et ce ne sont pas nos goûts vestimentaires ou autres qui comptent, mais notre envie de rouler et nos compétences.

Pour conclure, nous pouvons découvrir ce métier par hasard, mais au final nous devenons routières par passion. Nous avons toutes choisi la route, et cette volonté dont nous avons dû faire preuve pour réussir est un point commun qui nous unit.

 

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