Interview

Interview : Christine, routière retraitée

06/03/2020 16:33:01
ECI - Mise à jour : le 06/03/2020 16:33 - Par
Interview

Aujourd'hui à la retraite, Christine a exercé le métier de routière pendant plus de 20 ans. On l'a longtemps surnommée "Cousteau" en raison de son bonnet rouge semblable à celui du commandant.

Interview : Christine, routière retraitée

Racontez-nous ce qui vous a amenée à devenir conductrice de poids lourds.

J’ai toujours voulu devenir routière : c’est une passion depuis toute petite. Dès l’âge de 9 ans j’avais décidé que j’exercerais ce métier, même si ça n’a pas été facile vis à vis de mes parents qui avaient du mal à l’accepter parce que ce n’était pas féminin. À l’époque le métier était perçu comme réservé aux hommes. Mais je voulais me promener dans mon camion, être libre...

Quand j’ai voulu m’inscrire à l’école des routiers, l’inscription m’a été refusée : mon BEP comptabilité n’était pas compatible avec ce type d’études. Mais je n’ai pas abandonné pour autant ! Ainsi j’ai travaillé 3 ans en centrale d’achats pour pouvoir me payer mon permis poids lourd, puis j’ai obtenu le permis en 3 semaines, avec en plus 3 jours de formation camion-remorque.

Peu de temps après j’ai eu la chance d’être embauchée. Dans ma carrière, j’ai conduit pendant 7 ans  des porteurs 26t dans le BTP, puis de la semi bâche, tautliner, du fourgon, du frigo en frais, fruits légumes et fleurs, et du surgelé. Un plaisir à chaque fois !

Qu’aimez-vous à ce point dans ce métier ?

Je me sens libre. Ce métier m’a permis de voyager, de voir du pays et de beaux paysages. Pour moi, conduire un camion c’était comme partir en vacances toute l’année ! À certains moments on se sent privilégiée : pouvoir admirer tous les matins le lever du soleil, voir les biches près des bois, la brume sur les canaux, les bateliers qui se remettent en route très tôt dès l’ouverture des écluses. Tout ça n’a pas de prix.

Selon vous en tant que routière, quelles sont vos principales qualités ?

Je suis souriante par nature, ce qui facilite mes relations avec les clients et fait que je suis appréciée en général. On m’a aussi complimentée pour ma conduite douce : pendant les trajets avec moi les gens peuvent dormir sans problème !

Quel a été votre plus grand trajet ?

Alsace-Angleterre. Pour traverser la Manche, on faisait transporter le camion par bateau. Une fois arrivée en Angleterre, je me retrouvais donc avec mon volant du "mauvais" côté de la route : impossible de doubler sur les nationales faute de visibilité. Mais j’appréciais de conduire dans ce pays où les conducteurs sont, à mon avis, plus courtois qu’en France et plus respectueux des poids lourds.

Vous êtes mère de 2 enfants. N’était-ce pas trop dur d’être loin d’eux sur la route ?

J’ai fait une pause pour élever mes enfants et reprendre en 2007 à mi-temps. Une à deux nuits par semaine j’étais absente, et oui cela faisait un petit pincement au cœur. Mais nous nous étions organisés. Le papa s’occupait des enfants le soir, et le matin une dame les levaient pour les conduire à l’école. J’ai eu la chance d’avoir un DRH compréhensif qui s’est arrangé pour que je puisse passer le plus de temps possible avec ma famille.

Y avait-il beaucoup de femmes parmi vos collègues ?

Au début non : que des mecs ! Dans les années 1990, j’ai dû croiser une dizaine de femmes au maximum. Mais plus tard, à partir de 2007, nous sommes devenues beaucoup plus nombreuses. Le passage des boites manuelles aux boites automatiques a sûrement aidé, ainsi que l’arrivée de bâches plus faciles à ouvrir, mais cela s’explique aussi par une évolution des mentalités du côté des employeurs.

Il arrive qu’on se regroupe, en plus de se rencontrer entre filles sur les routes. Par exemple, chaque année, l’association "la route au féminin" organise un repas où nous pouvons toutes nous retrouver. Il y a une très bonne ambiance chez les routières !

Être une femme fait-il une différence dans le monde du transport ?

À vrai dire je n’ai jamais eu de soucis avec mes employeurs, et rarement sur le quai même si ça m’est déjà arrivé. Quelques fois on est venu me tourner autour : "Je ne savais pas qu’ils avaient une femme dans la société X", "Est-ce que tu es mariée ?" "Tu es célibataire ?"… On peut dire que C’est pénible. Il a même fallu en venir aux mains une fois, mais heureusement juste une seule ! On me disait aussi parfois "retourne à tes casseroles !", mais je ne répondais pas.

Globalement j’apprécie de travailler avec mes collègues masculins. Avec eux c’est simple et sans prise de tête.

Que diriez-vous aujourd’hui à une jeune femme souhaitant se lancer dans le métier ?

Il faut reconnaître que ce métier peut être difficile. On doit bien s’entendre avec tout le monde, rester polie en toutes circonstances, et parfois supporter pas mal de pression. De plus en plus de contraintes de circulation et de stationnement viennent aussi compliquer le métier. Je trouve également que l’hygiène et la sécurité se sont dégradées sur les parkings.

Mais il y a toujours moyen de prendre du plaisir dans ce beau métier ! La liberté est au rendez-vous. On assiste à de très belles choses, dans les grands ports par exemple avec les marins sur les paquebots et l’impressionnante manipulation des containers. Et puis un camion, c’est un peu comme une seconde maison : on l’aime et on le bichonne. Tout ça, c’est unique.

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